Et si les algorithmes vous empêchaient d’oser sortir des sentiers battus ?
Chaque jour, nos vies sont façonnées par de petits gestes qui peuvent sembler anodins et spontanés à première vue, mais qui sont en réalité régis par des algorithmes. Omniprésents mais opérant en coulisses, ces algorithmes analysent nos moindres comportements pour nous suggérer notre prochaine destination ensoleillée, nous aider à gagner du temps ou nous inciter à acheter le dernier article en promotion, par la simple utilisation de la couleur rouge, qui vous pousse à l’action. Conçus pour manipuler le subconscient, ces outils sont des instruments puissants capables d’influencer nos décisions, notre vision du monde et notre façon de penser.
Nous y sommes exposés quotidiennement, souvent sans même nous en rendre compte. « Comment trouver le meilleur prompt ChatGPT pour obtenir des vues ? » ou « Quel est le meilleur format qui fonctionne bien sur LinkedIn ? » Ce sont le genre de questions qui inondent chaque jour les réseaux sociaux, des questions qui, en fin de compte, servent et alimentent davantage les machines qu’elles ne nous servent.
Le paradoxe de l’optimisation
Les algorithmes sont devenus de puissants moteurs de conformité. La peur de ne pas produire un contenu « performant », ou la peur que son travail soit ignoré, la peur de passer à côté d’une tendance ou de prendre du retard, ces peurs prennent progressivement le pas sur l’envie de prendre des risques. Les algorithmes ne créent pas ces peurs ; ils les industrialisent et les exploitent pour mieux nous comprendre et nous cibler. Ce cercle vicieux devrait nous alarmer bien plus que la peur de l’échec ou de ne pas publier de contenu tendance.
L’algorithme ne dicte pas ce que nous publions. Il dicte ce que nous éliminons avant même de commencer à écrire. Pensez à toutes les idées que vous n’avez jamais osé partager, à toutes les pensées que vous avez choisi de ne pas exprimer par crainte d’être jugé. Oui, publier à un moment précis ou suivre les conseils « parfaits » pour booster les ventes peut aider, mais cela vous rendra surtout dépendant de la dopamine générée par ces algorithmes.
L’algorithme ne standardise pas le monde ; il révèle à quel point nous sommes prêts à nous standardiser nous-mêmes. Paradoxalement, plus nous essayons de lui plaire, plus notre contenu se ressemble. Plus nous optimisons, moins nous laissons de place à la créativité. Plus nous recherchons la visibilité, plus nous devenons interchangeables.
Le confort au détriment de l’effort
S’en remettre à des algorithmes procure un certain sentiment de confort : celui d’éviter tout effort et de se laisser guider par des suggestions. Il y a quelques années, en voyage, on pouvait ouvrir une carte, choisir de se perdre, errer sans but et laisser les découvertes se faire naturellement. Aujourd’hui, il suffit de regarder une vidéo de quelques secondes pour influencer le choix du restaurant où l’on dînera ou des lieux que l’on visitera pendant son séjour. Mais ce confort laisse peu de place à la surprise ou à l’inconnu. Il ne laisse plus de place à l’imagination ou à l’ennui, pourtant essentiels au développement de l’enfant.
Les algorithmes : Une ode à la récompense
Vous avez très certainement déjà entendu parler de la dopamine, cette hormone et neurotransmetteur au cœur de la chimie de votre cerveau, qui s’active chaque fois que vous recevez ou anticipez une récompense. Cette récompense procure un bonheur à court terme et vous encourage à répéter le comportement qui a conduit à cette petite dose de satisfaction. Les créateurs des réseaux sociaux actuels l’ont parfaitement compris. C’est précisément pour cette raison que les algorithmes sont conçus pour vous délivrer une dose quotidienne de dopamine, vous poussant à revenir sans cesse sur ces plateformes.
Par exemple, lorsque nous recevons une notification, cela déclenche une stimulation qui génère de la dopamine, nous incitant à rouvrir nos applications. De même, lorsqu’une publication obtient un succès exceptionnel (en recevant des likes, des partages, des commentaires, etc.), cela nous stimule au point de vouloir répéter l’expérience, à la recherche de cette même sensation.
Un instrument puissant mais dangereux pour façonner l’opinion publique
Les concepteurs d’algorithmes ont très bien compris que ces systèmes ne fonctionnent pas uniquement à partir de la logique ou des données. Ils suivent les chemins sinueux du cerveau humain, exploitant nos préjugés inconscients pour influencer subtilement notre façon de penser, nos croyances et, en fin de compte, nos choix.
La campagne présidentielle de Donald Trump en 2024, qui a largement utilisé des plateformes telles que TikTok et X pour atteindre et mobiliser les jeunes électeurs, illustre parfaitement cette dynamique. Lors d’une conférence de presse, Trump a ouvertement reconnu cette stratégie en déclarant : « J’ai un faible pour TikTok, car j’ai remporté le vote des jeunes avec 34 points d’avance, et certaines personnes pensent que TikTok y est pour quelque chose. »
En parallèle, Elon Musk avait acquis X, devenant non seulement propriétaire de la plateforme, mais aussi gardien de ses leviers algorithmiques. Tout au long de la campagne, il a utilisé cette position pour amplifier et soutenir la candidature de Trump, façonnant activement le flux de contenu politique sur la plateforme. Dans un revirement révélateur, le soutien sans réserve de Musk a été suivi de sa nomination à un poste axé sur l’efficacité gouvernementale au sein de la nouvelle administration.
Alors que les plateformes de réseaux sociaux se positionnent de plus en plus comme des sources d’information primaires, ces imbrications soulèvent des questions éthiques urgentes. Qui contrôle les algorithmes qui façonnent le discours public ? Dans quelle mesure ces systèmes invisibles peuvent-ils influencer non seulement l’opinion publique, mais aussi la structure même du débat politique ?
En fin de compte, la réponse la plus significative à la conformité algorithmique est peut-être d’oser publier ce qui semble singulier, imparfait et profondément humain. Non pas un contenu conçu pour performer, mais un contenu qui surprend, amuse, suscite de la curiosité et reflète qui nous sommes vraiment. Parce qu’à la fin, ce sera toujours l’authenticité qui nous touchera plus que tout le reste.
Sources :
Rendre les algorithmes visibles : pour un droit à la curiosité
https://psyaparis.fr/dopamine-reseaux-sociaux/
https://www.20minutes.fr/monde/election-presidentielle-americaine/4113283-20241006-election-americaine-2024-elon-musk-droit-utiliser-x-favoriser-campagne-donald-trump

